Blog Actu de la bière “Il faut se rendre compte que la bière a été utilisée comme arme pour faire du mal” : un guide pour redécouvrir la diversité du monde brassicole
“Il faut se rendre compte que la bière a été utilisée comme arme pour faire du mal” : un guide pour redécouvrir la diversité du monde brassicole

“Il faut se rendre compte que la bière a été utilisée comme arme pour faire du mal” : un guide pour redécouvrir la diversité du monde brassicole


Soyons honnêtes : rares sont les livres sur la bière qui ne se contentent pas de nous ré-expliquer comment elle est fabriquée, quel a été le rôle des moines dans son histoire, et avec quoi la boire (en plus, pour ça, vous avez déjà dans Sans Pression, l'abo du Petit Ballon). C’est pourquoi le travail d’Anaïs Lecoq est particulièrement nécessaire : journaliste spécialisée dans l’industrie brassicole, elle en explore les aspects historiques, culturels et sociaux d’ordinaire laissés de côté. Quatre ans après son essai remarqué Maltriarcat, qui montrait comment après avoir brassé pendant des millénaires, les femmes avaient été évincées du milieu de la bière, elle a sorti ce 20 mars Le Guide des bières féministes, queer et décoloniales, qui, presque comme une suite, présente des initiatives pour remettre un peu de diversité dans nos pintes. Rencontre.

 

Commençons par parler un peu de toi. Écrire sur la bière ce n’est pas commun pour une journaliste, comment en es-tu arrivée là ?


J’ai commencé le journalisme en 2015 en presse locale, pour un journal de la Marne, et au bout de cinq, six ans, j’ai commencé à m‘ennuyer énormément. En fait, ce que que je faisais était de moins en moins du journalisme, je ne m'y reconnaissais plus, et c'était difficile d'avoir cette passion pour l'écriture et de ne pas pouvoir écrire. Et dans le même temps, je découvrais la bière, je visitais des brasseries, je découvrais des styles, je lisais des choses, notamment autour du rôle des femmes dans la bière. Mais j’apprenais peu de choses, je lisais que “pendant des millénaires, les femmes ont fait de la bière”, et point. Et moi je me suis demandé : “Mais pourquoi maintenant la bière c’est que des mecs ?” Ça m’a intriguée, j’ai commencé à faire des recherches, puis à écrire sur ce sujet-là, et en fait c’est devenu un échappatoire de ce boulot où ça n’allait vraiment pas.

Arrivée en 2021, j’avais soixante-dix pages sur le sujet, je commençais à solliciter des gens pour les interviewer… Je me suis dit bon, j’ai peut-être quelque chose, là (rires) ! Alors j’ai contacté Nouriturfu, qui est une maison d'édition que j'aime beaucoup, qui publie sur la nourriture, le vin… Toujours avec des angles engagés, le féminisme, le racisme, etc. Je leur ai écrit un mail, en leur disant que j’étais journaliste et sur quoi j’écrivais, et leur demandant si ça pouvait les intéresser. Et à ma grande surprise, ils m’ont répondu que oui. Et c’est comme ça que j’ai signé pour mon premier livre, Maltriarcat, qui est sorti en mars 2022, et qui s'intéressait principalement à l'histoire et à la place des femmes dans le monde de la bière, en France et à l'international.


Depuis, tu écris pour des médias grand public (Médiapart, Ouest-France, Slate…), pas uniquement spécialisés dans les boissons. Comment ça s’est passé quand tu as proposé tes premiers sujets ? Ont-ils tout de suite été intéressés ou as-tu dû te battre pour imposer la bière comme sujet d’enquête ?


C’est vrai qu’au début, c’était difficile. D’ailleurs, j'ai surtout commencé en écrivant pour des médias anglophones ! C’est un vrai paradoxe : les personnes les plus intéressées par le sujet de la bière en France, son histoire, sa culture… ce sont les Américains ou les Anglais. Quand je propose un article sur le Picon bière, sur les PMU, sur la plus vieille brasserie encore en activité en France qu’est Meteor… tout ça, je l'écris pour des médias anglais, parce qu'en France, je ne vais pas dire qu’ils s'en fichent, mais pas loin.

Alors c’est super cool d’écrire en anglais, pour une audience qui s’y connait car en l’occurrence c’était pour des médias spécialisés. Mais c’était un peu frustrant de découvrir tant d’histoire, tant de culture, et que ça n’intéresse pas. Et puis je me suis rendu compte que les médias français ne sont intéressés par la bière que s’il y a quelque chose qui ne va pas. Je reste quand même très contente qu’on parle de sujets importants comme les conditions de travail dans les brasseries artisanales ou la façon dont l'IA s'introduit dans la fabrication de la bière, mais selon moi il faudrait faire les deux.


Tu sors aujourd’hui ton deuxième livre sur le sujet, Le Guide des bières féministes, queer et décoloniales. Comment en est venue l’idée ?


En fait c’est une proposition de la maison d’édition. C’est vrai que j’avais déjà l’idée en tête, parce qu’on me demande souvent des recommandations de brasseries que j’aime, etc. Mais j’hésitais sur le format du guide, parce qu’il s’agit en quelque sorte de “valider” les gens qu’on met dedans. Il y a une quarantaine de brasseries, et pour moi ce sont des projets super chouettes, mais je ne connais pas les gens intimement ! Et puis c’était un projet qui demandait du temps, de l’argent… Et c’est mon conjoint qui m’a dit “Évidemment que tu vas dire oui. Si tu ne le fais pas, qui va l’écrire ?” Bref, il savait avant moi que j’allais accepter (rires) !

Et puis je trouve que c’est un peu une suite logique à Maltriarcat, dans lequel je m’intéressait à la place des femmes dans la bière et notamment des brasseuses racisées, ou queer, mais j’avais envie d’aller plus loin et de montrer une image plus globale de comment on fait la bière, au-delà de cette image d’Épinal du “brasseur blanc cisgenre hétéro”. En fait, pour moi, c'est à la fois un guide et pas un guide. Je vais partout dans le monde, il y a une vingtaine de pays, mais je ne m’attends pas à ce que mon lectorat aille tous les visiter. Déjà parce que ce serait très mauvais pour leurs bilans carbone (rires), mais surtout parce que le but c’est d’apprendre quelque chose sur la bière, sur son histoire, sur sa culture, et même parfois pas forcément sur la bière elle-même. Parfois la bière n'a pas grand-chose à voir dedans, c'est juste que la personne qui fait la bière utilise le produit pour partager une histoire.


 

Tu introduis ton livre avec une assertion régulièrement énoncée dans le monde brassicole : “la bière, ce n’est pas politique”, que j’ai moi-même entendue dans la bouche d’un organisateur de festival de bière artisanale. Selon toi, qu’est-ce qui fait que cette industrie, même dans ses pans censés être les plus engagés, continue d’affirmer ça ?

Je pense que c’est un désintérêt total de l’humain, en fait. Parce que, comme tu le dis, décider de faire de la bière artisanale, et d'être une brasserie artisanale indépendante, c'est déjà un choix politique. On ne va pas rentrer dans le débat “artisanal vs industriel” parce que c’est assez compliqué, mais faire du bio, ou afficher le label Nature et Progrès, c’est un choix politique. N’utiliser que des matières premières françaises, c’est un choix politique. Et il y en a beaucoup qui mettent en avant ce genre de démarches engagées, mais qui derrière, organisent des festivals où il n’y a que des mecs, ou des tables rondes sans aucune nana, ou juste une. Et on parle souvent des femmes, mais il y a encore moins de personnes racisées ou queer visibles dans la bière. C’est un désintérêt de la diversité, ils ne sont pas concernés alors ils ne voient pas le problème.
Moi je ne perds plus de temps à discuter avec ces gens-là, on a fait assez de pédagogie. Mais je me suis dit que le titre du livre allait forcément faire parler, alors cette introduction très second degré, c’est comme un pied-de-nez, une prévention aux attaques qu’on pourrait me faire. Quand on la lit, on se rend compte de la façon dont le produit a été marketé pour un seul type de public en oubliant plein de gens, de la façon dont la bière peut être utilisée comme une arme pour faire du mal… En Afrique du Sud par exemple, les colons ont mis en place une loi pour interdire aux Sud-Africaines de brasser les bières traditionnelles, dans le but de tuer la culture et les revenus de leurs peuples. C’est un cas d’école de la richesse de certaines sociétés, que d'autres personnes essayent de briser pour imposer une unique vision du monde. Toutes les initiatives dont je parle dans le livre, elles sont en réponse à tout ça.


Est-ce qu’il y a un des sujets du Guide qui t’a particulièrement touchée ?


Ça se ressent sans doute dans le livre car il y en a beaucoup : ces brasseurs et brasseuses qui veulent se réapproprier leur culture, à la fois brassicole et plus largement de leur pays. Je pense à Joe Kim en Corée du Sud (originaire du pays mais n’y ayant pas grandi, il a choisi de s’y installer pour brasser du makgeolli, la plus vieille boisson alcoolisée du pays, ndlr), je pense au Brésil (où des descendantes de migrants japonais ont brassé une bière pour célébrer leurs ancêtres et leur double culture, ndlr)... Toutes ces histoires qui montrent à quel point l’Europe, puis les États-Unis, ont colonisé le monde. Si vous allez visiter des brasseries en Namibie, par exemple, vous trouverez énormément de bières d’inspiration allemande (la région était une colonie allemande entre 1884 et 1915, ndlr), alors qu’il y a une histoire brassicole très ancienne. En Afrique c’est particulièrement le cas, il y a toutes ces brasseries qui retrouvent d’anciennes recettes ou remettent en avant des ingrédients locaux, le sorgho, le fonio, le mil… Toutes ces céréales qui ont été mises de côté parce que les colons ont voulu planter l'orge, le blé, les trucs qu'ils connaissaient. Ce sont les choses qui m'ont le plus marquée, et que j'ai vraiment eu envie de mettre en avant.


Merci Anaïs, on a vraiment hâte de découvrir toutes ces histoires. Une dernière chose à dire avant de nous quitter ?

N’ayez pas peur du titre ! Je sais qu’il peut effrayer, en plus il est en gros, tout noir (rires)... Mais vous verrez, il est très joyeux et positif, et toutes ces personnes que j’ai rencontrées sont passionnées et passionnantes. Et vous allez apprendre plein de choses, y compris au-delà de la bière, et même si vous n’en buvez pas !



Vous pouvez suivre Anaïs Lecoq sur Instagram.

Crédits photo : Louise Quignon


Propos recueillis par Hélène et les Houblons pour Le Petit Ballon.

 

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